Bonheur et conscience écologique ?!?

 

C’était à la rentrée 2018. 

 

Il faut croire que ce jour-là, Nicolas Hulot n’avait vraiment pas conscience de la portée de ses actes, au micro de France Inter. Bon, je veux bien faire preuve d’indulgence, vu qu’on ne se connaît pas personnellement… Du coup, il ignorait qu’il m’envoyait directement en expédition au pays de l’éco-déprime : nul besoin d’avion, billet aller simple garanti, et pour le retour vous verrez bien sur place.

 

Je vous vois d’ici, petit sourire en coin : « Mais qu’est-ce que tu crois Fabien, tu le prenais pour le messie, le petit Nicolas ? ». Ben non, bien sûr, je suis peut-être un optimiste-né, mais quand même pas un lapin de six semaines… Et depuis des années, je ne crois plus à l’homme (ni même à la femme !) providentiel.le. Mais bon quand même, Nicolas Hulot, quoi ! Ministre d’Etat, « prise de guerre n°1 » du Président jupitérien, personnalité politique préférée des Français : si quelqu’un pouvait faire bouger politiquement les lignes dans notre pays, au moins un peu, c’était bien lui, non ? Mais ce fameux jour de septembre, ses yeux embués autant que sa bouche nous ont dit le contraire. 

 

Instantanément, je me suis demandé comment amplifier mon action : faire plus, faire mieux. Et juste après, j’ai plongé. Eco-déprime, éco-anxiété, solastalgie[1], stress pré-traumatique[2], burn-out militant… Les expressions commencent à pulluler, et si vous voulez mon avis, ce n’est que le début !

 

En tout cas j’ai testé pour vous, et je me propose de partager comment je suis revenu dans le monde des vivants – j’entends par là, ceux qui croquent la vie à pleines dents - tout en étant toujours plus conscient des enjeux climatiques, et engagé pour la Transition Ecologique et Humaine. Car c’est là, me semble-t-il, le plus difficile !

 

Attention, ceci n’est qu’un témoignage d’expérience et de convictions personnelles, sans prétention d’avoir valeur de vérité universelle.

 

Ma première clé, et non des moindres, touche à la notion de deuil. 

 

Le mot suffit à effrayer, et pourtant n’est-il pas temps que nous ayons le courage de le regarder en face, droit dans les yeux ?

Une courbe du deuil a été proposée par Elisabeth Kübler-Ross[3], et a vocation à s’appliquer à toutes les situations de perte : d’un proche, d’une situation, d’un lieu de vie, d’un rêve… 

 

Certains en ont proposé des variantes, d’autres prétendent qu’elle serait à amender mais, au-delà de ces discussions d’experts, c’est surtout l’essence de la courbe du deuil qui m’intéresse, pour ce qu’elle permet de se situer dans ce processus complexe et, du coup, de pouvoir gagner en sérénité. 

 

Nous savons aujourd’hui que tous les ressorts de notre modèle de société sont cassés : idée de la croissance infinie, capitalisme devenu malade, exploitation des pays les plus pauvres par les plus riches, modèle d’alimentation basé sur la chimie, bref « l’homme comme maître et possesseur de la nature », comme le claironnait ce cher Descartes… Merci du cadeau ! Les paradigmes du « monde d’avant » nous mènent droit dans le mur, ce que peu de gens osent désormais contester.

 

Et pourtant, faisons-nous notre deuil collectif de ce modèle de société moribond ? Que nenni ! Au contraire, nous le maintenons en acharnement thérapeutique ! Nous restons collectivement bloqués au tout premier stade de la courbe du deuil : le déni. Les dirigeants continuent à parler croissance, politique, PIB, et pour la plupart des entreprises, c’est « business as usual » parce que vous comprenez, mon bon monsieur, c’est bien gentil tout ça, mais une entreprise, c’est fait pour faire de l’argent... Circulez, y a rien à voir ! Les plus malades parviennent même à larguer de l’huile par canadairs complets sur la forêt en flammes, comme les présidents américain et brésilien, ou encore les lobbies des sociétés les plus mortifères de la planète, désormais plus puissantes que les Etats. 

 

Pendant que ce petit monde s’amuse avec ses joujoux, nous restons donc collectivement englués au tout premier stade du deuil, et perdons un temps précieux dans cette vertigineuse course contre la montre.

 

Néanmoins, ce n’est pas parce que la société est engluée dans le déni, que nous devons en faire de même individuellement ! Ainsi, des personnes voire des organisations, se trouvent-elles à des stades plus avancés dans la courbe du deuil : après avoir lu son petit essai, il me semble par exemple que la jeune activiste suédoise Greta Thunberg [4] est clairement dans la colère, une colère qui s’exprime avec force envers les générations qui l’ont précédée. Comment lui en vouloir ? La colère a mauvaise presse et pourtant c’est une émotion comme une autre, qui souvent est générée par une injustice, et demande réparation pour être dépassée. En l’occurrence, la réparation minimale que lui doivent bien les générations précédentes, à Greta et à tous les autres, c’est de s’engager corps et âme pour limiter autant que possible l’impact de leurs colossales erreurs, qui pour certaines s’apparentent à des crimes contre l’humanité.

 

Au stade suivant, le marchandage s’apparente à une phase où on « fait semblant de croire » qu’on pourrait revenir presque comme avant, peut-être au prix de quelques légers aménagements… Evidemment, c’est si tentant !

 

Une fois cette phase dépassée, on peut (et on doit !) accéder à la tristesse, puisque voilà, c’est fait, maintenant on le sait : ce qui était, ne sera plus ! Quoi de plus normal que d’être triste de ces pertes ? Quoi de plus humain que de pleurer sur l’extinction des espèces, sur la souffrance de la Terre, sur celle des réfugiés climatiques, sur la disparition de tout ce qui nous a construits : fini, le « toujours plus » ! Pire, les enfants d’aujourd’hui - les nôtres ! - vivront dans un monde incertain, dans des conditions plus précaires que celles de leurs parents, ce qui va à l’encontre de nos aspirations ! Oui, une bonne partie de la surabondante technologie, qui nous donne ce sentiment de toute-puissance, va disparaître, faute de matières premières ! Non, le « progrès » n’est plus forcément une bonne chose pour l’humanité et, au contraire, nous devons nous reconnecter à des sagesses ancestrales, celles d’autres humains que nous qualifions de « sauvages » depuis des siècles… Joanna Macy[5] postule en substance que nous devons d’abord ressentir dans notre chair la souffrance de Pacha-Mama, la Terre-Mère, pour pouvoir véritablement avoir l’élan de la protéger, de réparer. A travers mon expérience personnelle, j’ajouterai que l’acceptation authentique de cette tristesse, celle qui a causé ma déprime et qui je le pense, peut facilement évoluer en dépression, peut aussi, paradoxalement, générer une sorte d’apaisement… Si on la dépasse…

 

Car alors, tombent les combats stériles contre le réel… Et s’ouvre un nouvel horizon, celui du stade suivant, l’acceptation. Qui va permettre l’émergence de nouveaux élans, de nouveaux espoirs, d’une nouvelle vision. Puisque nous ne sommes plus tournés vers le passé, nous pouvons consacrer notre énergie au présent – le vrai - et à l’avenir, sans faux-nez.

 

Je n’écris pas ces mots en voulant faire le malin, laissant à penser que j’en sois à cette étape : j’ignore à quel stade j’en suis. Peut-être suis-je moi-même bloqué, à ma manière, au tout début, le déni. Car comment savoir comment je réagirai demain, si les catastrophes s’amoncellent sur mes épaules et celles de ma famille ? Ne suis-je pas en train de développer un raisonnement intellectuel qui m’échappe ? Je l’ignore. Mais ce dont je peux témoigner, moi qui suis pourtant un hyper-optimiste, c’est que l’acceptation contre-nature de ma « descente » dans la tristesse m’a donné l’énergie de redoubler mes efforts, avec optimisme.

 

En cela tient ma première proposition : vous êtes éco-déprimé, ou en passe de l’être ? Vous avez un sentiment d’urgence climatique ? Surtout ne le rejetez pas, au contraire vivez-le pleinement, parlez-en, acceptez les larmes qui montent (même si vous êtes un homme !), car le monde en a besoin… Et vous aussi, probablement !

 

Ma deuxième proposition : se reconnecter à la beauté… et au présent. 

 

Au plus profond de ma déprime, j’ai été touché par la beauté, que je ne voyais plus assez, depuis quelque temps. La beauté de la Nature : celle d’une simple montagne, d’une rivière sauvage, d’un coquelicot au milieu d’un champ, d’un papillon, des chants d’oiseaux au lever du jour. La beauté des humains : ceux que je chéris, ceux qui combattent sans relâche pour le bien commun, cette boulangère toujours souriante. La beauté des moments de partage, ce barbecue (végétarien en ce qui me concerne !), arrosé d’un vin local, élevé en biodynamie par un amoureux de sa terre.

 

Oui, les glaciers reculent, le climat est erratique et les saisons, bouleversées. Pour autant, s’il fait trop chaud en février, plutôt que de déprimer… Pourquoi ne pas sortir un bon rosé et le déguster au soleil, avec des amis ? Car sur le présent, nous n’avons pas de prise et c’est tant mieux, car c’est la seule chose qui existe véritablement : le passé n’existe plus et l’avenir n’existe pas, puisque ce n’est qu’une construction de l’esprit. Le présent est cadeau ; ce sont d’ailleurs des synonymes.

 

J’ai conscience que cette proposition peut paraître opposée à la première ; pour moi, il n’en est rien. Si la première concerne la direction, celle-ci fournit le carburant, sans lequel on ne peut aller bien loin.

 

Ma troisième proposition : s’engager !

Poser des actes « écocitoyens » permet de transcender la tristesse et, là aussi, de ne pas « devenir fous », ce qui ne serait une bonne nouvelle pour personne : ni pour vous, ni pour votre entourage, ni pour le monde !

 

Oui mais … On ne peut pas faire machine arrière !

 

Certes, inutile de se voiler la face, le réchauffement climatique est bien là, et ses répercussions sont et seront importantes. On ne peut pas faire comme si rien ne s’était passé ou comme si rien n’allait arriver. On ne peut pas revenir en arrière, mais on peut faire en sorte que ce ne soit pas pire que ce qui se profile déjà, car de nos actions (et non-actions) d’aujourd’hui, dépend l’avenir ! Agissons pour limiter les dégâts, autant que faire se peut !

 

Et chacun peut agir, dans sa zone de pouvoir : pour certains, leur famille… pour d’autres, leur quartier ou leur ville… pour d’autres, leur entreprise ! Plantons des arbres, sensibilisons nos proches, cessons de prendre l’avion ou la voiture lorsque nous pouvons nous en passer ! Arrêtons la surconsommation de viande, ou encore de produits qui ont fait des dizaines de milliers de kilomètres avant d’atterrir dans notre assiette ! Luttons contre l’obsolescence programmée, en refusant de changer de smartphone tous les deux ans ! Organisons des cercles de parole et d’entraide, pour accueillir ceux qui se sentent esseulés !

 

Il est coutumier de penser qu’il faudrait être une majorité pour générer un mouvement de bascule, ce qui est faux. « L’effet cliquet », qui génère un mouvement définitif, se situe à une prise de conscience de l’ordre de 20 % d’une population.

 

Alors, haut les cœurs ! Etre inspirants n’est pas la meilleure manière de changer le monde, c’est la seule. Si vous ne le faites pas, qui le fera ?

 

De l’optimisme, en guise de conclusion…

 

Souvent, on me demande si je suis optimiste ou pessimiste quant à cette situation, et à notre avenir. Si je retiens la définition de l’optimisme comme étant la capacité à voir ce qui va bien, en faisant abstraction de ce qui ne va pas, je préfère la fuir, en la circonstance.

 

 Mon optimisme personnel se situe à un autre niveau : la croyance que l’être humain a la capacité de relever ce défi vertigineux, s’il le veut vraiment. Lorsque Charles de Gaulle s’exile en Angleterre, lorsque Winston Churchill déclame son discours « we will never surrender », peu d’espoir subsiste, concrètement. Et que dire d’un Nelson Mandela ?

 

Je crois que nous avons besoin d’un véritable plan de bataille, contre nous-mêmes cette fois. Traquer inlassablement nos errances, nos approximations, nos peurs qui nous engluent. Ne rien lâcher.

 

L’utopie, c’est l’avenir qui s’efforce de naître. La routine, c’est le passé qui s’obstine à vivre.

Victor Hugo

 



[1] Néologisme inventé en 2003, qui décrit une forme de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux.

[2] Conséquences psychologiques de la crainte du futur (inspiré du « stress post-traumatique », qui fait suite à un choc d’une extrême violence, ayant la plupart du temps généré une confrontation avec la mort.

[3] Psychiatre helvético-américaine (1926 – 2004)

[4] Jeune activiste suédoise (16 ans en 2019) qui a lancé les grèves scolaires du vendredi

[5] Militante américaine née en 1929, Joanna Macy est une des représentantes les plus actives du mouvement de « Deep Ecology » (écologie profonde) et a créé des parcours d’ « écopsychologie », pensant qu’il est urgent de « reverdir l’être ». 

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Commentaires: 3
  • #1

    Seralini (mercredi, 12 juin 2019 12:11)

    Bravo
    Continue
    C’est juste vrai
    Bienvenue au club ouvert des 20% où tu étais déjà !
    Champagne nature !

  • #2

    André (mardi, 18 juin 2019 17:08)

    Bien dit,
    petit topo, je suis passé par plusieurs stades moi-même ces dernières années pour finir par quitter mon travail et reprendre des études en agronomie à 34 ans.
    J'ai reçu vos bandes dessinées un peu par hasard et j'ai été très agréablement surpris.
    Aujourd'hui en cherchant des infos sur le tome 5 je tombe sur votre site et je dois vous dire que j'apprécie vraiment ce que vous écrivez. Vous décrivez avec justesse beaucoup de choses que j'ai moi-même du mal à expliquer à mon entourage.
    Avec votre permission je vais m'en inspirer à l'avenir.
    Je vous souhaite une excellente continuation.

  • #3

    agneschomer@gmail.com (samedi, 06 juillet 2019 15:44)

    Bonjour Fabien. Ça m'a fait plaisir de te lire et cela résume toute ma pensée. J'ai également confiance en nos enfants car cette nouvelle génération a déjà tout compris et se comporte comme tu le décris, ils sont dans l'acceptation à 100%!! Et en les accompagnant dans cet élan, nous arriverons à trouver les solutions.
    Merci.
    Agnès

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